dimanche 22 avril 2018

Scripta volant, Verba Manent


J’avais envie depuis longtemps de pousser un coup de gueule sur le Facebook bashing et plus généralement sur la tendance généralisante de se méfier des vies numériques et au-delà de ça, de l’empreinte qu’elles laissent dans les arcanes d’Internet.

Dans la lignée de la très récente affaire Facebook / Cambridge Analytica, de nombreuses personnalités, institutions et Etats ont sommé le géant américain de venir s’expliquer sur cette gigantesque manipulation de données et à travers elle, une supposée manipulation de l’électorat américain.

Pour relativiser rapidement car là n’est pas mon objet, Cambridge Analytica a récupéré des milliers d’informations pour au final - par contagion - en dérober des millions. Dérober oui ! car ils ont agi en utilisant la technique du cheval de Troie, en transformant une simple étude d’opinions ciblée (sur 300 000 personnes quand même !) en un hold-up numérique, pour au final partir avec suffisamment d’éléments pour cibler 50 millions de profils au point de mieux les connaître qu’eux-mêmes d’après les chercheurs.

Si cette affaire relève de la fraude ou à tout le moins d’une malhonnêteté criante sur la véritable motivation, mon propos, lui, porte sur le don conscient et éclairé de nos données les plus numériquement intimes à Facebook. Je précise que je ne cherche pas à faire du Facebook bashing et que tous les autres réseaux sociaux sont concernés. C’est juste que Facebook est le numéro un mondial toutes catégories (membres, chiffre d’affaires, bénéfices, …).  

Sur un registre moins mondial, beaucoup de blogueurs et de journalistes se sont lancés dans une inspection introspective de leur vie numérique. Souvent sur un ton décalé, parfois humoristique et dans quelques cas alarmiste !

Et là commence un inventaire à la Prévert de toutes les données possibles et imaginables collectées par le plus gros pays virtuel de la planète ; quasiment 2 milliards de membres dans le monde et 30 millions rien qu’en France !

Tout est collecté ! Les messages évidemment, les photos, mais aussi les données de géolocalisation associées, les différents statuts que nous avons pu publier (à des moments plus ou moins lucides de notre vie), les « j’aime » sur des sujets qui quelques années plus tard nous paraissent has-been voire carrément gênants…

Sont également collectés les diverses coordonnées et moyen de communication que nous avons pu fournir à un moment où un autre à Facebook. Mais la gourmandise de cet ogre numérique ne s’arrête pas là. Les coordonnées de nos amis, notre historique de navigation, et globalement toutes les facettes de nos vies numériques pour peu qu’à un moment où un autre nous ayons connecté nos autres univers digitaux à Facebook.

Alors jusqu’ici mon propos n’a rien de très original. Cela a été twitté, bloggué et largement repris par les plus sérieux médias de la place. Donc pourquoi ce coup de gueule, alors que tout est dit ?

Et bien non tout n’est pas dit. Selon moi,  nous (vous, moi, nos enfants, mamie Jeanine et même madame Michu, la fille de la meilleure amie de la sœur de la concierge) sommes conscients qu’au moment où nous avons cliqué sur « Inscription », nous avons vendu (gratuitement…) notre âme au diable !

Ou devrais-je dire, devrions être conscients ! Si effectivement l’ampleur de notre vie numérique a crû exponentiellement ces dernières années, peut-être n’avions nous pas conscience au moment de nous livrer, des proportions que cela prendrait quelques temps plus tard…

Mais justement, tout mon propos est là : je trouve anormal voire grotesque de s’insurger des conséquences non mesurées de nos actes…. Cela me rappelle ce gros fumeur américain qui avait attaqué (et gagné) contre l’industrie du tabac, pour ne pas avoir été mieux informé voire empêché de fumer ce qui lui aurait épargné son cancer….

Tempora mutantur et nos mutamur in illisa


Voilà le mot est lâché : Facebook serait le cancer de notre société. Il se nourrit de peu au départ, s’étend progressivement à toutes nos activités et finit par s’attaquer à toute notre vie et à celle des gens avec qui nous sommes connectés…

Mais Facebook n’est pas un hacker ou un site mal intentionné qui vous dérobe tout ce qui passe à sa portée pour le revendre ou l’échanger.

Vous l’avez autorisé en vous inscrivant, en validant la mise à jour des conditions générales et plus généralement à chaque action de ce genre, un encart apparaît vous demandant de donner votre accord pour pouvoir encore plus vous ponctionner.

Evidemment, cet accord vous permet en échange d’obtenir d’autres fonctionnalités, services ou informations.

Rien n’est caché et si ces demandes d’accord sont plutôt claires et compréhensibles, les conditions générales du site (accessibles à toutes et tous, et validées par vous lors de l’inscription…) ressemblent fort aux fameuses petites lignes des contrats de prêts et autres documents officiels, spécialité des banques et des assureurs (mais pas que…).

Des lignes écrites en petits caractères, un charabia juridico-normé et un nombre d’articles et d’alinéas à faire pâlir d’envie un juriste en droit constitutionnel !

Bref ! tout est réuni pour que la validation soit expéditive afin de consommer au plus vite le fruit défendu… Et le piège se referme aurait-on envie de se dire …


Mais quel piège ? celui dans lequel vous et moi avons délibérément mis le doigt (valideur…) ? peut-on accuser une société dont le but avoué (même en petits caractères) est de compiler vos informations pour vous proposer de nombreuses opportunités (l’algorithme de proposition d’amis fût un temps, redoutablement efficace) et éventuellement de les partager (revendre) à des partenaires pour qu’ils puissent à leur tour vous cerner plus efficacement ??

Si effectivement nous avons été dépassés par l’emprise de Facebook dans notre vie quotidienne, devons-nous pour autant blâmer ce dernier ?

Il est vrai que c’est tendance … Blâmer les autres pour notre incapacité à s’autocontrôler…  

Les fabricants de cigarettes qui nous vendent des clopes qui nous donnent envie de revenir, des fabricants de Nutella qui font que des générations d’enfants (et d’adultes) ne jurent que par lui, des émissions de télé, et parfois la télévision elle-même, qui donnent des générations d’accros à la télé-réalité (on l’est beaucoup moins de LCI ou de Public Sénat) ou pour être tendance, ces fabricants de smartphones qui ont transformé notre main droite en support pour leurs précieuses productions, au point que les chercheurs se demandent si les prochaines générations d’enfants sauront écrire ….



Je n’aime pas cette société qui à défaut d’être capable de réfréner ses pulsions demande au Tentateur d’être moins tentant … En plein mouvement #metoo, des voies se sont élevées pour expliquer que si les femmes étaient moins tentantes, il y aurait moins d’agressions… Ce transfert de responsabilité m’effraie et devrait effrayer le plus grand nombre d’entre vous. Il est de notre devoir de nous responsabiliser, de nos contrôler et de nous maîtriser plutôt que de stigmatiser l’ennemi comme le responsable de tous nos maux !

Cela a toujours été le fondement de notre société judéo-chrétienne de donner un ennemi commun à affronter pour oublier nos faiblesses et nos turpitudes quotidiennes. Mais cela n’a jamais réglé les problèmes ni apporté de solution pérenne à ces fléaux.

Prenons la mesure de l’emprise que nous avons concédé aux réseaux sociaux et adaptons le niveau d’informations que nous lui autorisons. La solution primaire, voire basique, serait de ne plus y participer du tout. Quelque peu sommaire malgré tout. Les réseaux sociaux (Facebook en tête aujourd’hui, mais rien ne dit que demain les Millénials n’auront pas investi une forme de vie sociale numérique) sont une part intégrante de notre vie au 21ème siècle. Cela rapproche les amis éloignés, les familles isolées et permet d’échanger avec un groupe normalement choisi et restreint sur nos envies du moment, nos humeurs voire nos questions existentielles.

A nous, moi le premier pour faire bonne figure, de filtrer ou restreindre le flux d’information que nous partageons et les autorisations que nous avons octroyé aux réseaux sociaux pour en faire un usage dont nous avons oublié la finalité !

Chaque évolution de notre société nous fait craindre la disparition de ce que nous avons connu avant. Et le « c’était mieux avant » revient comme une litanie entêtante. Le livre numérique a fait craindre la disparation de notre bon vieux livre papier (qui ne s’est jamais aussi bien porté …), les réseaux sociaux ont fait craindre la fin de la bonne vieille vie sociale (les bars et les soirées entre amis n’ont pas disparu non plus…). Alors c’est sûr, le MP3 a fait disparaitre le CD qui avait lui-même tué le vinyle (qui revient en force), la machine à laver a fait disparaître les lavoirs (un regret ?) et les automobiles ont tué les relais-postes, et les chevaux ont rejoint les pâtures.

Il faut vivre avec son temps, et comme dans toute évolution on craint l’inconnu (faute d’essayer de le connaître…). Le manque d’information et surtout de curiosité nous conduit à rejeter et à craindre les réseaux sociaux, alors qu’il aurait suffit d’en lire la notice pour mieux les comprendre…

Allez hop ! je file sur Twitter voir où en sont mes followers !

Verba volant, scripta manet : Les paroles s'envolent, les écrits restent
Tempora mutantur et nos mutamur in illis : Les temps changent et nous aussi changeons avec eux.
#facebook #coupdegueule #billetsdhumeur #RGPD